Souvenez-vous de Piscadou le poisson roux...


I. La naissance de Piscadou :

Souvenez-vous de Piscadou le poisson roux...

Fils de parents poissons rouges, il était né dans l'eau, ce qui peut expliquer qu'il respirait mieux dans cet élément qu'à l'air libre. Il était le plus jeune d'une fratrie de 357 alevins, tous aussi peu adaptés que lui à la vie en surface. Ils passèrent leurs premiers instants dans des oeufs fragiles, rangés en grappes au creux d'une mousse d'écume que leur père conservait à l'abri au fond sa bouche. Puis l'un d'entre eux fut sauvagement agressé par un vilain rhume, qu'en bon camarade il s'empressa de partager avec ses frères et soeurs, et tous éternuèrent en coeur en un concert assourdissant :
- Blopblopblop !...

La gorge chatouillée désagréablement par ce soudain afflux d'éternuements en tous genres, leur père eut un brusque mouvement convulsif de la mâchoire, qui l'amena à recracher violemment son précieux fardeau :
- Blop !

Le nid d'écume ainsi expulsé fut rejeté au loin, propulsé à la vitesse d'un nid d'écume recraché de la bouche d'un père à la gorge chatouillée désagréablement par un soudain afflux d'éternuements en tous genres. Les oeufs se craquelèrent les uns après les autres sous l'effet conjugué de la vitesse, de la pression et des sternutations.

224 poissons vinrent au monde ce jour-là. Les 133 autres étaient dotés de muqueuses ignifugées, insensibles aux inflammations. Ils étaient donc immunisés contre le rhume et, par voie de conséquence, blindés également contre la vie : en effet, n'éternuant pas, ils ne purent fendre leurs coquilles et ne virent jamais l'onde, restant dans leurs oeufs jusqu'à la fin du monde, c'est-à-dire, pour être plus précis, jusqu'à ce que leur père les eût gobés pour de bon.

Sur les 224 survivants, 37 n'étaient pas viables (certains n'avaient pas de nageoires, d'autres cherchaient comment respirer sans poumons...) et 2 étaient collés par le milieu du corps mais en pleine forme. Parmi les 187 veinards, 172 furent mangés par des parents et voisins dans les 12 heures qui suivirent. Et sur les 15 qui étaient encore là le lendemain, ne survécurent que les 2 frères siamois et un poisson bizarre, roux et rond, qui sentait le poisson et qui avait des écailles partout. Les handicaps ont toujours tendance à isoler ceux qui en sont atteints, telle est la triste vérité. Mais c'est cette même triste vérité qui leur avait évité de faire de mauvaises rencontres et leur avait sauvé la mise.

Le petit poisson rond et roux qui sentait le poisson et qui avait des écailles partout choisit lui-même son nom, puisqu'il ne connaissait personne pour lui en trouver un : il décida qu'il s'appellerait Piscadou.


II. Le départ de Piscadou :

Souvenez-vous de Piscadou le poisson roux...

Rejeté de tous, et même des poissons carnivores qui le croisaient avec dédain, il ne se sentait nulle part chez lui, même sur son lieu de naissance. Lui qui eût préféré disparaître plutôt que de subir cette vie de frustrations continuelles, était au contraire l'un des seuls membres de sa famille que la vie avait choisi de protéger. Et les deux autres étaient des frères siamois qui vivaient craintivement à l'abri d'un petite grotte aux abords d'un ensemble de rochers, ne voyant du monde que les petites cochonneries qui passaient à distance raisonnable de leurs gueules, et qu'ils gobaient sans plaisir. La vie trouve toujours son chemin, dit-on. Mais elle choisit parfois d'étranges itinéraires.

Vivre seul et rejeté des autres est propice à l'introspection. Piscadou se posait donc de nombreuses questions, auxquelles il ne parvenait pas à trouver de réponse. Elles tournaient toutes autour de "Pourquoi ?", "Comment ?", "Qui ?", "M'enfin ?!!". Alors, comprenant qu'il ne trouverait pas de réponse sur place, que si mystère il y avait c'était ailleurs qu'il devrait trouver matière à le résoudre, il fit ses adieux à ses deux frères (qui le toisèrent avec mépris), et partit à la recherche de la source du fleuve. Il s'était en effet persuadé que cette source lui permettrait de comprendre enfin ce qu'il avait à comprendre (et du diable s'il comprenait de quoi il s'agissait !).

Pour trouver la source, il décida de remonter le courant. Mais il ne trouva pas ce dernier, qui s'était mis en grève sur une quelconque plage. Alors il mit le nez à l'air libre pour prendre le vent, se disant qu'après l'avoir rendu il pourrait naviguer contre lui. Mais celui-ci était tombé à l'eau, et Piscadou s'en trouva fort marri. Puisque les méthodes scientifiques étaient ainsi mises en échec, il opta donc pour la plus naturelle : il obéit à son instinct de pisteur.

Ce qui revient à dire qu'il s'en remit au hasard.


III. L'erreur de Piscadou :

   Souvenez-vous de Piscadou le poisson roux...

Il avait entamé son périple une semaine auparavant et mourait de faim. Parti trop jeune, il manquait encore d'expérience pour trouver la nourriture dont il avait besoin. Furetant partout, il grignotait tout ce qu'il trouvait, mais il ne dénichait rien de bien revigorant. La queue gigotant frénétiquement au dessus de la tête, la gueule fouissant inlassablement le sol, il visitait roches et plantes, il cherchait, et cherchait, et cherchait !...

Il cherchait, mais rien ne trouvait...

Rapidement, sa course effrénée à la nourriture finit par occulter sa quête principale. Il fouillait partout, retournant les cailloux, déplaçant les vestiges, déterrant les fougères. De plus en plus inquiet, il devenait fébrile. Efflanqué, il perdait ses couleurs. A travers son corps on eût pu regarder le paysage. Heureusement pour lui, les prédateurs continuaient de l'éviter.

Son voyage initiatique faillit bien s'arrêter là. Ses yeux étaient envahis de phosphènes qu'il confondait avec les âmes des poissons disparus. Entre deux éclairs de lucidité, il utilisait ses nageoires pour voyager au coeur humide des nuages et poursuivre les antiques dragons de feu. Son corps criait famine à grands renforts de crampes douloureuses qui naissaient en son ventre pour lui transpercer les membres. La fin n'était plus loin.

Mais la mort ne voulait pas de lui, elle non plus. Car même elle peut avoir des phobies, et elle n'était guère pressée de prendre en charge une petite bestiole ronde qui sentait le poisson et qui avait des écailles partout (et rousse de surcroît !). Alors elle s'arrangea pour éviter que l'évènement fatidique ne se produisît : elle mit un nid d'écume plein d'oeufs sur la route de notre aventurier.

Quand Piscadou tomba sur le nid, son coeur sembla s'arrêter puis fit un bond dans sa poitrine. Tout à coup, plus rien au monde n'existait que ce trésor providentiel. Après avoir remercié toutes les divinités qu'il connaissait, il entama son repas, dévorant avec appétit la totalité de cette manne fluviale.

Las !... La mort avait fait dans l'urgence. Quand elle avait découvert le nid mousseux, elle l'avait placé sur la route de Piscadou sans se demander d'où il venait. Et il se trouvait qu'il s'agissait là des enfants d'une naïade, qu'elle avait cachés pendant qu'elle partait à la recherche de nourriture. Quand elle revint et découvrit la disparition de sa progéniture, elle n'eut aucun mal à reconstituer le drame. Le petit poisson roux et rond plein d'écailles et qui sentait le poisson avait laissé des effluves partout.

Les naïades ne sont pas violentes, mais cela ne les met pas à l'abri de la peine et du ressentiment, et certaines n'hésitent pas à se venger quand elles en éprouvent le besoin. Celle-ci, comme toutes les créatures magique du fleuve, connaissait la quête de Piscadou. Elle décida que jamais il n'en verrait la fin, que jamais il ne trouverait la source du fleuve.

Et elle fit ce qu'il fallait pour cela. C'est depuis ce temps là que notre fleuve tourne en boucle comme un gigantesque Ouroboros. Il n'a ni début ni fin, ni source ni estuaire. Il se jette en lui-même et trouve en lui-même sa source. Et comme toute magie a des effets résiduels, le cycle de la vie s'en est trouvé affecté de la même manière. C'est ainsi que, depuis cette époque, nul en Lorndor ne peut réellement mourir, la fin d'une existence se fondant immanquablement avec son commencement.

Alors toi grand et terrible guerrier de cuir et de métal vétu, toi mystérieux et docte mage invocateur des flammes infernales, vous tous fiers et imposants aventuriers perdus dans vos ridicules rêves de puissance, que vous soyez de musculeux et velus mâles alpha ou de sublimes et adorables dianes chasseresses, n'oubliez jamais que l'une des plus impressionnantes manifestations de la magie en notre monde trouve son origine en un tout petit animal, rond et roux, qui sent le poisson et qui a des écailles partout.



Jeune enfant ou grand loup, bourgeois ou vieux filou,
Pensez à Piscadou le poisson rond et roux.
Gardez en votre coeur cet enfant du malheur
Qui jamais n'aura l'heur d'achever son labeur.
De sa quête sans fin dépendent vos destins,
Hier comme demain vous voient entre ses mains.




Olorin


 
 
45421 personnes ont vu ce numéro,
une personne le consulte actuellement.

 
valid xhtml valid css Contrat Creative Commons rss
apache php get firefox