Gare au loup !


Elanor, ma mie, souffre que je te conte l'aventure étrange que je viens de vivre. Nous sommes là tous deux, auprès de ce feu, toi fantôme évanescent, moi pauvre hère las et meurtri. Comme chaque soir, en ce moment privilégié pendant lequel on n'est plus éveillé mais pas encore endormi, tu te glisses sous ma couche, tu t'insinues dans mes pensées, et tu m'apportes un peu de cette chaleur qui m'a quitté ce soir maudit où tu tombas sous les coups de ces orcs...

Hui, je ne souhaite point évoquer cette époque bénie où nous batifolions dans la lande. Ce que je viens de découvrir me fait peur, et j'ai besoin de te parler de mes craintes. Raviver la plaie ouverte de mes souvenirs ne me ferait aucun bien. J'ai besoin d'être fort, et pour cela il est préférable que je te parle de mon expérience, que je tente de la partager avec toi. Oh ! Je sais que je suis un piètre conteur. C'était ton domaine, m'amour, pas le mien. Mais je vais essayer, et peut-être pourras-tu m'aider à rassembler mes idées.

Tout a commencé pour moi il y a quelques semaines. C'était le soir. Le soleil était couché depuis peu, il laissait encore des traînées sales à l'horizon, donnant au ciel de larges couleurs de sang sombre et malade. Il faisait froid, et une pluie fine, à peine une bruine, tombait sans discontinuer depuis des heures.

Une espèce de fol dingo s'était jeté sur moi la veille, sans raison apparente, et j'avais dû quitter le monastère en catastrophe pour aller me faire soigner à l'hôpital, en ville. Je me promenais dans le parc, après le dîner, quand je fus attiré par une scène étrange...

As-tu jamais vu un combattant aguerri s'écrouler sur lui-même, hurlant et crachant, bavant et grognant, sans être attaqué, ni même malade ou blessé ? C'est ce que je vis ce soir là, et j'en fus d'autant plus impressionné que j'avais souvent croisé ce guerrier par le passé. Pour l'avoir pansé plusieurs fois, je savais qu'il n'était pas de ceux qui tombent pour un oui ou pour un non.

C'est pourquoi je fus interdit par ce qui se passait. Je restai donc là, caché derrière une haie, à observer. Et je n'avais encore rien vu !... La suite me laissa pantois. Il se traînait lamentablement au sol, et sa voix était de plus en plus indistincte, de plus en plus bestiale. Oui, ce mot me venait automatiquement à l'esprit, mais j'ignorais encore à quel point il était bien choisi... Imagine, Elanor ma douce, imagine cet elfe, ce représentant de la race la plus belle et la plus évoluée du Lorndor, imagine-le se traînant dans la boue du sol en gémissant. Imagine-le se dépouiller de tous ses vêtements pendant que son corps se transforme, prenant volume et puissance, se couvrant d'une épaisse toison de poils. Imagine sa face habituellement avenante se transformant en un museau de fauve, caricature ridicule et horrifiante de quelque loup malade de la peste. Imagine ses bras et jambes se tordre pour se transformer en pattes griffues et puissantes. Imagine cet être supérieur devenir une sorte de démon, mi-elfe mi-bête, ivre de sang et de fureur...

A quoi avais-je exactement assisté ? Possession, sortilège ?... Je n'en savais rien. Alors j'ai suivi cet être de malheur, espérant comprendre ce qui se passait.

Ce fut une nuit de cauchemars. Il s'agissait d'une bête de mort, qui attaquait tout le monde, amis et ennemis, sans discrimination ni raison. Elle était dotée d'une grande force, bien supérieure à celle dont disposait normalement son hôte. J'avoue que, cette première nuit, je ne fis rien pour l'arrêter. Avais-je peur ? Étais-je anesthésié par l'horreur de ce que je voyais ? Me montrais-je simplement prudent, préférant étudier le monstre avant de tenter de l'arrêter ? Je ne sais pas. Peut-être était-ce un mélange de tout cela...

Au petit matin, le loup rejoignit l'endroit où il était apparu, s'allongea et s'endormit. Moi-même, mort de fatigue, en fis autant. Je me réveillai alors que le soleil était à son zénith. Que ne fut ma surprise, alors, d'apercevoir le guerrier tel que je l'avais toujours connu ! En grande forme, détendu et rieur, comme si rien ne s'était passé !

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