Un Elfe dans la tourmente


En cette fin d'après-midi, le soleil projetait des reflets féériques sur le givre qui recouvrait toutes choses en Lorndor. La journée avait été assez chaude pour la saison, trop peu cependant pour ternir la beauté de la couverture neigeuse. Elle avait apporté son contingent habituel d'éclopés et de malades, et Olorin s'était acquitté de sa tâche avec patience et assiduité, comme il le faisait toujours.

Fatigué de cette journée de soins, il faisait une pause, s'apprêtant à retourner au camp pour prendre une collation et un repos bien mérités. Il avait amené sa monture sur un tertre. Là, dressé sur ses étriers, il observait la campagne environnante. Comme chaque jour que la vie lui offrait, il était subjugué par la beauté du royaume. Loin à l'horizon, il apercevait les murailles cyclopéennes qui en protégeaient l'entrée. Les hautes tours se perdaient dans la brume, symboles de la sécurité absolue qu'elles offraient à son peuple. Qu'il était bon, entre deux expéditions, de passer quelque temps parmi les siens à l'abri de ces remparts inexpugnables ! ...

Autour de lui, de nombreux jeunes guerriers s'entraînaient avec assiduité. Encore peu aguerris, ils faisaient toutefois montre d'un bel enthousiasme. Tant que sa jeunesse ferait preuve d'une telle santé, l'avenir de la race serait assuré. Des chasseurs, à quelques lieues, luttaient contre un élémentaire, et les bruits qui parvenaient aux oreilles de l'elfe le conduisaient à penser qu'il s'agissait là d'un très gros monstre, et qu'il aurait encore moultes plaies et bosses à traiter d'ici la tombée de la nuit... Un jeune mage, sur une butte proche, tentait de maîtriser un sort d'Armageddon. Olorin souriait en pensant qu'il était temps pour lui aussi d'apprendre un nouveau sort, et qu'il connaîtrait sans doute bientôt les même difficultés que son confrère...

Les choses étaient comme elles devaient être, le royaume connaissait une paix relative, les elfes communiaient avec la nature et la nature protégeait les elfes... Olorin souriait : c'était un monde où il faisait bon vivre, c'était une bonne journée pour rire et c'était une bonne époque pour aimer.

Soudain son tigre argenté commença à s'agiter. D'impassible, il était devenu nerveux, lançant des regards méfiants autour de lui. L'inquiétude qu'il manifestait ainsi était contagieuse, d'autant qu'il en faut beaucoup pour inquiéter une bête de cette puissance...

Observant les alentours avec lui, Olorin vit un blessé approcher. Non, deux blessés. En fait, bien plus que cela encore ! Se pouvait-il que l'élémentaire se soit montré aussi dangereux ?... Mais non : ce combat se déroulait à l'est, et les blessés venaient du sud-ouest... Que se passait-il ?

Tout se précipita. Les brancardiers affluaient en grand nombre, amenant de nombreux corps plus ou moins vivants. Cris et gémissement jaillissaient de toutes parts. La plaine se transformait en hôpital, en morgue et en cimetière. Soigneurs et infirmiers couraient d'une couche à l'autre, affichant un air professionnel et affairé, mais tous désemparés par tant de misère infligé à leur peuple. Ce n'était plus le moment du repos. Passant d'un blessé à l'autre, Olorin apportait les premiers secours au plus grand nombre, laissant à d'autres le soin de les remettre complètement sur pieds. Il lui semblait plus important de redonner un peu de force à tous plutôt que de n'en sauver que quelques-uns.

Harassé, il finit par s'arrêter. Sa magie n'opérait plus, il avait besoin de repos. Le visage hagard, les traits tendus, les yeux injectés de sang, il décida qu'il était temps pour lui de songer à reprendre des forces.

Et puis il avait besoin de digérer les nouvelles colportées par les blessés : des châteaux de clan avaient été détruits dans le sud ! La Horde avait franchi les murailles ! Nouvelle incroyable, le Château, le Château lui-même, était la proie de pillards et d'assassins monstrueux ! On parlait de flammes gigantesques lancées par les dragons revenus des anciens contes, qui carbonisaient tout sur leur passage ! On disait que la Horde était plus grande et plus forte que jamais, et que ce qui restait de l'Alliance pliait devant elle comme un fétu de paille devant une tornade ! On pleurait des écoles entièrement rasées avec leurs maîtres et les jeunes enfants dont ils avaient la charge ! On avançait que le sol lui-même avait embrassé la cause de la Horde, s'ouvrant sous les pas des elfes pour leur faire goûter aux mille feux de l'enfer !

Olorin savait bien que les rumeurs sont souvent mensongères, mais il n'ignorait pas pour autant que sous chaque légende il est possible de découvrir une vérité, qu'aucune histoire ne se construit totalement sur du vent. Quand il eut récupéré un peu de force, il décida d'aller voir ce qu'il en était.

Et c'était vrai ! Le Château était en flammes, en butte au pillage et aux exactions des guerriers de la Horde ! Partout, ce n'étaient qu'orcs, trolls, taurens et secondes vies. Les quelques rares elfes encore debout étaient poursuivis par des groupes braillards et violents, qui riaient en les linchant, jouant avec eux comme les chats jouent avec les souris.

Prudemment, il ne se montra pas et retourna se poster plus loin. Il n'avait pas de sort offensif, aucun d'efficace du moins, s'étant toujours principalement intéressé à la magie curative. Il était temps pour lui de se décider. Depuis plusieurs semaines, prévoyant une expédition, il voulait apprendre ce sort qu'on appelait Typhon, le sort ultime pour un mage de l'air ayant atteint son niveau de compétences. Le moment était venu. Il était peut-être même trop tard.

Protégé par les ailes de la nuit, il monta sur son tigre et se dirigea vers la boutique de magie. Le voyage, aller comme retour, se passa sans incident. L'ennemi était au sud-ouest, en plein coeur du Royaume, pas au nord-est, à la lisière. Curieusement, cette zone habituellement assez dangereuse paraîssait maintenant être la plus sûre...

Mais il n'était pas préparé à découvrir ce qu'il trouva à son retour... C'était peu dire que les elfes avaient plié devant l'ennemi : ils avaient été laminés. La plaine était recouverte de cadavres, les vautours décrivaient leurs danses de mort partout dans le ciel... L'odeur honteuse de la peur, les émanations ignobles de la mort, vous saisissaient au plus profond de la gorge, vous empêchant de respirer... Les jeunes elfes encore debout se regroupaient, tremblants. Certains avaient tenté d'attaquer les guerriers ennemis, mais que peut faire un apprenti, qu'il soit guerrier ou mage, face à un aventurier endurci par le temps et les combats ?

Ils étaient encore nombreux, mais si peu aguerris, et si peu préparés, et si peu organisés !... Des enfants pour la plupart, des enfants sans parents pour les aider, des enfants qu'on égorgeait... Ils vivaient tous un cauchemar. Un peuple peut-il être traumatisé, au même titre que peut l'être un individu ? Oui, probablement. Si c'est le cas, alors les elfes ressentiront le traumatisme de cette invasion tant que le Monde sera Monde et que l'un d'entre eux en foulera le sol...

Olorin était écoeuré... Il soignait autant de blessés qu'il le pouvait, mais ce n'était pas suffisant. Nombre d'entre eux s'éteignaient entre ses mains. Il savait qu'il serait poursuivi toute sa vie par la vue de ces jeunes à peine sortis de l'adolescence, ventres ouverts, os brisés, crânes fendus, par celle de ces morts de tous âges, de tous sexes... Visions d'horreur rouge sur fond de neige...

Levhâz se répétait... Aujourd'hui comme hier, des innocents étaient exécutés sur l'autel de la barbarie... Cette paix à laquelle il avait aspiré durant toutes ces années lui paraîssait si lointaine, si utopiste, maintenant ! D'autant plus lointaine, d'ailleurs, qu'il sentait la haine pointer en lui. Honte ! Frustration ! Colère ! Et pendant que montait son ire, le vent autour de lui se levait, un typhon naissait...

Typhon qui se déchaîna sur la tête d'un tauren qui venait de tuer deux elfes sous les yeux d'Olorin. Pour la première fois depuis Levhâz, il ne se battait pas pour se défendre, pour survivre. Il donna libre cours à sa fureur, et déchaîna toute la puissance de son nouveau sort avec une telle violence qu'il lui était impossible de la contenir. Jamais il n'eût cru posséder un tel feu en lui !... Le guerrier ennemi ne s'en remit pas, mais quelque chose en Olorin s'était cassé. Lui qui aspirait tant à la paix, lui qui rêvait de révéler à chacun le meilleur de lui-même, venait pour sa part de laisser sortir le pire...

La boîte de Pandore était ouverte, et l'avenir s'annonçait bien sombre...



Olorin


 
 
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