L’avarice et le nain.


Voici un petit récit que je vous livre en toute humilité. C’est un conte que j’ai écouté en arpentant les terres de Lorndor, au fond de "je ne sais plus" quelle taverne mal famée. Dans les vapeurs embrumées de l’alcool et des fumées de divers produits, j’ai prêté une oreille attentive et voici l’histoire que j’ai entendue.

Elle a pour personnage principal un jeune nain du nom de Grumdal. Il vivait dans une belle cité creusée à même la roche d’une montagne escarpée. Comme tous les autres nains de ce village, il passait ses journées à travailler dans les mines sous la montagne. De grosses journées de labeur, mais les nains ne sentent pas la fatigue lorsqu’ils oeuvrent dans leur lieu de prédilection. De ces mines on tirait du minerai que les maîtres forgerons travaillaient comme eux seuls savent le faire. Ils fabriquaient tout un tas d’armes, toutes plus belles les unes que les autres, des casques somptueux, des armures ouvragées, et de quoi équiper n’importe quel aventurier. La journée commençait tôt et se terminait tard, les objets fabriqués étaient vendus par les marchands du village et l’argent récolté servait à faire vivre tout le monde. Personne ne se plaignait de son sort, car dès lors qu’ils entraient dans la mine, les nains se sentaient chez eux, et le plaisir du travail bien fait suffisait à leur satisfaction personnelle.

Grumdal était célibataire, car le travail lui prenait tout son temps, et le soir lorsqu’il allait se ressourcer à la taverne du village, il pensait plus à vider un fût de bière avec ses camarades plutôt que de flirter avec les serveuses ou toute autre jeune naine. Il n’avait pas besoin de beaucoup pour vivre, et économisait la part d’argent qu’il touchait régulièrement, n’ayant pas de famille à charge. C’est ainsi que peu à peu, cet argent s’accumulant commença à le détourner de sa vie bien réglée. Outre le travail à la mine et les soirées à la taverne, le fait de voir sa petite cagnotte augmenter au fil des jours, monopolisa de plus en plus son attention. Au début, il se mit à compter de temps à autre son argent, puis plus souvent. Au bout de quelque temps cela lui pris dix minutes chaque jour. Puis lorsqu’il se trompait, il recomptait, et puis recomptait encore une fois pour être sûr. Et en moins de temps qu’il n'en faut pour le dire cette occupation lui prenait environ deux heures par jour.
Il se mit à moins dormir, à trembler pour son argent, il se levait la nuit pour surveiller que sa cagnotte n’avait pas bougé, et il perdit ainsi peu à peu le sommeil.
L’avarice s’insinuait en son cœur sans qu’il ne s’en rende compte.

Jusqu’au jour où, creusant un nouveau filon, il fit une bien étrange découverte. Les extraits de minerais qui venaient d’apparaître sous ses coups de pioche n’avaient pas la couleur habituelle. Il n’en croyait pas ses yeux, au milieu de la roche grisâtre, de l’or apparut.
Il resta un long moment sans bouger, la bouche ouverte, un filet de bave s’écoulant dans les poils de sa barbe. Incroyable, il n’en croyait pas ses yeux. Son esprit se mit à fonctionner à toute vitesse. Tout d’abord cacher sa découverte. Il recouvrit avec de la terre sa trouvaille. Puis reculant de quelques mètres, fit ébouler les étayages de la mine afin de préserver de toute visite cette partie de la mine.
Puis il rentra précipitamment chez lui. Il passa toute la nuit debout, réfléchissant à ce qu’il devait faire. Prévenir les anciens ou bien garder pour lui ce qu’il avait trouvé ?
S’il avait fait cette découverte six mois auparavant le choix aurait été simple, mais depuis que l’argent avait pris un nouveau sens pour lui, cela n’était plus pareil. Il décida donc de garder secrète sa découverte pour avoir le temps de réfléchir.

Il ne put dormir durant les trois nuits qui suivirent. Bien sûr il aurait pu aller chercher cet or, mais pour en faire quoi ? Il n’était ni orfèvre, ni artisan, ni bijoutier. Après y avoir longuement pensé, il finit par trouver une solution. Il devait extraire un peu d’or, puis s’éclipser de son village pour aller vendre tout ça discrètement dans la ville la plus proche, et ce jusqu’à avoir écoulé tout le filon.
Le lendemain il se mit à l’œuvre. Il parvint à extraire un kilo d’or, puis il ramena tout cela chez lui. Puis la nuit suivante, il sortit de sa maison comme un voleur encapuchonné pour se rendre en ville. Ne connaissant personne, il choisit une petite boutique, sombre et un peu à l’écart des autres commerces.
A l’intérieur, un borgne bossu lustrait activement une vieille bague en crachant de temps à autre dessus. A peine entré dans le magasin, le vendeur se redressa rapidement humant l’air en marmonnant : "Snif, snif, de l’or, ça sent l’or ici"
Grumdal sortit précipitamment de son sac l’or durement arraché à la montagne et le déposa sur le comptoir.
"Combien pouvez-vous me donner pour ceci ?"
Le borgne sentait que ce nain ne s’y connaissait pas beaucoup en commerce ; aussi, rajustant sa loupe frontale il prit un air dépité et répondit :
"Ma foi, je ne crois pas que ceci ai une très grande valeur. Je dirai que ça vaut à peu prés 200 pièces, pas plus. S’il y en avait plus je pourrais augmenter le prix à 300 pièces le kilo, mais vous n’en avez pas plus, n’est-ce pas ?"
Alors Grumdal, des éclairs d’avarice dans les yeux, lui raconta comment il avait découvert le filon dans la mine de son village.
"Je pourrais vous en ramener un kilo par nuit pendant un long moment avant que j’en vois le bout. Alors, vous me le prenez à 300 pièces le kilo ?"
"Dans ce cas, jeune nain, aucun problème. Nous allons trinquer immédiatement à notre association."
Avant que Grumdal ne réponde, il se retourna et saisit une bouteille de d’alcool sur une étagère, posa deux verres sur le comptoir et servit de quoi fêter l’évènement.
"Allez jeune nain, buvons !!"
Grumdal, plus habitué à la bière, vida son verre d’un trait, tandis que le bijoutier borgne faisait semblant d’en faire de même. Dans la seconde qui suivit, il commença à ressentir une étrange sensation de chaleur, puis ses pensées devinrent confuses et un voile noir recouvrit ses yeux. Il sombra alors dans un sommeil profond.

Lorsque ses paupières de réouvrirent, le soleil luisait haut dans le ciel. Un épouvantable mal de crâne lui vrillait les tympans, et sa langue pâteuse lui collait au palais. Il mit un moment à se rappeler les événements de la veille, et encore plus longtemps à s’asseoir sur son séant.
C’est alors qu’il se rendit compte qu’il était dans un sous-bois à l’extérieur de la ville.
Il n’avait plus son sac d’or et comprit rapidement quel tour de pendard lui avait joué le borgne. Bien décidé à lui faire payer sa traîtrise, et fou de rage d’avoir perdu son argent, il se hâta de rejoindre sa maison pour récupérer sa hache et retourner armé à la boutique du bijoutier félon.
L’horreur l’accueillit aux portes de son village. Des corps gisaient un peu partout et les nains s’affairaient à relever les blessés. Il attrapa un jeune garde et lui demanda inquiet ce qui s’était passé.

"Un groupe d’hommes encapuchonnés est venu attaquer le village cette nuit. Ils ont surpris tout le monde dans leur sommeil. Après avoir rapidement éliminé les nains qui s’étaient interposés, ils ont pénétré dans la mine et sont ressortis au bout de deux heures avec de gros sacs. Un borgne semblait mener l’opération. Puis ils sont repartis vers les collines du Nord aussi vite qu’ils étaient arrivés. Nous n’avons rien compris."
Grumdal quant à lui saisit rapidement ce qui s’était déroulé. Il avait trop parlé hier soir dans la boutique mal famée, et le bijoutier avait du recruter un groupe de mercenaires pour venir piller le filon d’or.
Il était responsable de la mort d’une vingtaine de ses amis, et son or avait disparu. Il se prit la tête à deux mains et se mit à hurler vers le ciel. Il hurla jusqu’à ce que les larmes viennent, il hurla jusqu’à ce que le sang lui monte à la tête, et alors il hurla encore jusqu’à ce que son esprit fatigué décide de prendre la fuite hors de son crâne.

Peut-être le croiserez vous sur les terres de Lorndor, il est facile à reconnaître, un nain au regard fou, abandonné de tous, il erre de place en place sans repos. L’avarice a détruit sa vie.



Maltabius


 
 
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