Quand le passé vous rattrape...


  C'avait été une bien curieuse semaine...

Depuis qu'il s'était retiré du monde, il y avait une éternité de cela, Kromack n'avait vu personne. Le magot qu'il avait accumulé durant sa jeunesse aventureuse lui avait permis d'acheter un château sinistre et menaçant, une de ces forteresses de guerre que le passant honnête observe de loin par curiosité mais évite d'approcher.

Les murs d'enceinte en étaient hauts et épais, et le donjon de trois étages dominait la vallée. Flanqué de quatre tours d'angle, l'ouvrage voyait son entrée défendue par un pont-levis qu'on n'atteignait qu'après avoir franchi une longue passerelle, étape indispensable pour traverser les douves. Et emprunter cette passerelle était déjà une aventure pour le visiteur indésirable. Car après avoir franchi la tête de pont, fort poste de garde doté de deux herses lourdes et hérissées de pics mortels, il lui fallait en effet passer encore deux ouvrages défensifs avant que d'arriver au pont-levis lui-même.

Pont-levis qui était rarement baissé...

Kromack était tranquille. Jamais on ne vint le déranger en son logis, le tirer de son étude, et il passa tout ce temps à lire et à enluminer des manuscrits, tel un ermite. Quoique les ermites vivent rarement en de telles demeures...

Sa hache était rangée au-dessus de la cheminée de la salle commune, exposée au regard de tous, fixée de telle manière qu'un improbable visiteur y eût pu lire sa fière menace :

Si elfe agresse Kromack, Kromack tuer elfe: ça être répression.
Si elfe pas agresser Kromack, Kromack tuer elfe: ça être prévention.
Elfe qui va crever, te rappeler Levhâz et Soâsson...

Parfois, le soir, après que ses serviteurs avaient enlevé les restes du repas, il prenait sa pipe et se postait là, debout, lisant ces quelques mots. Alors, les yeux dans le vague, il se remémorait sa vie perdue, l'époque heureuse et insouciante de sa jeunesse, quand il vivait à Levhâz...

Le reste de ses journées, il le passait dans sa bibliothèque, dont il était devenu le principal rat. Sans doute fallait-il voir dans cette occupation la raison pour laquelle il avait tant changé. Le fier et féroce guerrier d'antan était devenu une sorte d'ours mal léché, ses mains calleuses à force de porter la hache étaient devenues presqu'aussi douces que celles d'un troubadour, le géant musculeux et terrible s'était mué en une sorte de grand échalas, mais chenu et tord, à l'âge indéterminé, qui marmonnait tout seul en compulsant livres et parchemins.

Mais bien fol qui s'y fût fié ! Car même s'il avait perdu de sa superbe, il était encore capable de soulever son arme et de lui faire danser une gigue meurtrière...

Un jour, il eut la surprise de voir un voyageur se présenter devant ses portes. Une voyageuse, plutôt. Juchée debout sur sa monture, elle s'égosillait pour se faire entendre du Grunt, disant vouloir s'entretenir d'affaires importantes avec le Seigneur de ces lieux. Kromack s'aperçut, et il en conçut un fort étonnement, qu'il n'avait pas envie de la rabrouer.

Ainsi entra en son logis sa première visiteuse depuis... Du diable s'il savait depuis quand ! C'est que le temps s'écoule étrangement et se montre particulièrement langoureux et insideux, quand on vit seul avec ses livres...

Et quelle visiteuse !

C'était l'être le plus étonnant qu'il avait été amené à rencontrer ! Qu'après toutes ces années, quelque chose pût encore le surprendre lui causait un singulier plaisir... Mais comment décrire un tel assemblage ?... Grande et élancée comme une coureuse de fond, d'une pâleur mortelle accentuée encore par sa chevelure noire de jais, elle était dotée d'une paire d'ailes noires que Kromack prit d'abord pour un manteau de mage.

Des ailes ?... Mais qui a jamais entendu parler d'un être intelligent muni d'ailes ?...

Les yeux pénétrants du Grunt la dévisageaient, tentant de relever les détails qui manquaient à son esprit pour tirer les conclusions qui s'imposaient... De grands yeux mauves, bizarres et inquiétants, mais magnifiques également... Une longue tunique assortie à ces yeux... Pas de métal... Une magicienne, sans doute. Cette pâleur... Ces ailes incongrues... Un montage ?... Mais oui !... Un montage ! C'était ça, évidemment ! Une chimère ! Une Undead !

Quelle qu'aient été les forces qui avaient présidé à sa formation, naturelles ou invoquées, elles devaient être puissantes, car c'était une fort belle réussite !... Mais quelque chose encore le gênait, qu'il ne parvenait à s'expliquer... Une petite goutte de sang, à la commissure de lèvres pulpeuses et gourmandes, qu'un petit bout de langue mutin vint récupérer rapidement... Il sentait que ce détail avait son importance, mais il ne parvenait à déterminer ce qu'il pouvait signifier. Il y avait trop longtemps qu'il s'était retiré du monde, certaines choses maintenant lui échappaient, et les livres ne pouvaient combler toutes les lacunes...

Elle s'appelait Seytahn. Elle lui expliqua qu'elle menait de front plusieurs activités, et que l'une d'elles consistait à écrire dans une gazette (il lui fallut expliquer ce qu'était une gazette, Kromack n'ayant jamais entendu parler d'une telle chose). Elle lui dit qu'un monolithe allait être érigé en l'honneur de héros disparus, qu'il faisait partie de ces héros et qu'à ce titre elle souhaitait l'interroger. Elle lui conta les aventures qu'elle avait vécues en le recherchant, elle qui se refusait à croire à sa mort. Elle lui présenta les difficultés qu'elle avait rencontrées en tentant de remonter toutes les pistes qui se présentaient à elle. Elle lui fit partager la joie qu'elle avait ressentie quand l'une de ces pistes s'était enfin révélée être la bonne. Et elle riait en lui faisant ce récit, et il riait avec elle, heureux qu'elle eût décidé de partager ainsi ses aventures avec lui.

De sorte que quand elle lui parla de l'interview (encore un mot qu'elle dut lui expliquer), lui décrivant comment il allait se dérouler, il se surprit à accepter avec chaleur de participer à l'exercice, lui qui pourtant n'avait plus parlé à quiconque depuis des lustres, hormis ses serviteurs.

Le Grunt proposa à l'Undead de s'installer dans une chambre libre, au dernier étage du donjon, arguant du fait que ce serait plus simple pour tout le monde. Seytahn accepta, et ils purent ainsi se rencontrer de nombreuses fois, sans qu'il fût besoin de trop formaliser les choses. Ils tissèrent même quelques liens d'amitié, et Kromack lui révéla tout ce qu'elle voulut savoir, plus qu'il ne l'eût voulu peut-être. Il n'avait d'ailleurs pas prévu cette vague de nostalgie qui le submergea, menaçant de rompre le précieux équilibre mental qu'il avait mis tant d'années à mettre en place.

C'est alors que l'Elfe entra en scène.

Afin que Seytahn pût aller et venir à volonté, l'entrée de la forteresse n'était plus close, tout-au-moins dans la journée. Les herses levées, le pont-levis baissé, l'accès en était maintenant libre. C'est ainsi que ce curieux personnage put pénétrer.

Un elfe chez Kromack ! Quand il l'aperçut, dans la haute cour, Kromack faisait une pause dans la bibliothèque, observant par une fenêtre les structures de sa demeure à la recherche d'éventuelles réparations à effectuer. Quand il vit l'Elfe, il n'en crut ses yeux, et se précipita par l'escalier pour le rejoindre, furieux de cette intrusion non désirée et bien décidé à jeter l'importun dehors.

Mais Seytahn était déjà dans la cour quand il arriva, en pleine discussion avec le visiteur. Il changea donc d'attitude, ne voulant choquer son invitée, et laissa l'Elfe s'expliquer.

Il s'appelait Olorin, et cherchait refuge pour la nuit. Il dit avoir bien conscience de la gêne qu'il pouvait occasionner, mais expliqua que les auberges de la région étaient toutes pleines, et qu'il se voyait dans l'obligation de demander asile au Grunt.

Se sentant en quelque sorte forcé d'accepter, du fait de la présence de l'Undead, Kromack acquiesca en grognant et donna à l'Elfe la seconde chambre du dernier étage.

Le soir, à la veillée, l'Elfe raconta son histoire, ou tout-au-moins une partie. Il se présenta comme apprenti mage et chercheur de paix. Il avait, disait-il, participé à de durs combats et perdu tant d'amis qu'il ne pouvait plus que souhaiter maintenant que cessassent les guerres et les continuelles démonstrations de colère et de force de ses contemporains. Il était resté longtemps retiré du monde, pleurant sur les âmes disparues et sur un passé perdu.

Sa retraite était maintenant terminée. A défaut d'avoir fait son deuil, au moins était-il dorénavant capable de faire face à ses démons. Il désirait maintenant rejoindre les acteurs du présent, afin peut-être d'améliorer le monde. Voire même de retrouver ce qu'il avait perdu. Il avait donc pris la route, espérant rencontrer des compagnons ou un clan susceptibles de lui apporter ce dont il avait besoin. La tombée de la nuit l'avait surpris, et la pénurie de chambres libres dans les auberges l'avait contraint, malgré la réputation de tueur d'Elfes qu'avait Kromack, à demander asile pour la nuit.

Le Grunt le trouvait bien peu aguerri pour quelqu'un sensé avoir participé à de si durs combats... Mais après tout, lui-même s'était considérablement ramolli depuis qu'il avait quitté son rôle d'acteur pour devenir spectateur...

En racontant son histoire, Olorin s'était promené par toute la pièce, comme s'il avait du mal à tenir en place. Pourtant, il finit par s'arrêter, comme interdit. Son regard était fixé sur la hache, son teint pâle devenu cadavérique. Kromack l'observait d'un air pénétrant. Puis, surpris, il vit qu'il pleurait, deux larmes coulant le long de ses joues...

L'elfe ne prononça que deux mots, d'une voix blanche et tendue :

Pardonnez-moi...

Kromack émit un sourd grognement. Depuis tout ce temps, après avoir tué tant d'Elfes, il en rencontrait enfin un qui avait participé à la tuerie ! Et qui venait directement se mettre à sa merci en son antre même ! Son apparence changea, son corps décharné sembla prendre du volume, comme si le guerrier d'antan prenait possession du corps de l'étudiant d'aujourd'hui, et il se précipita sur son hôte avec une violence qu'il n'avait pas connue depuis longtemps. Son action fut si rapide, qu'il fut impossible de le voir se saisir de la hache. Il la brandit au-dessus de la tête de la malheureuse créature, en hurlant:

ELFE SE PREPARER MOURIR !!!!!!!!

Mais le couperet jamais ne retomba. Seytahn s'était interposée entre les deux protagonistes, lui suppliant de renoncer à cette violence vaine et désespérée, lui expliquant que l'Elfe avait perdu autant que lui dans ce conflit. Elle avait pris un certain ascendant sur le Grunt, depuis qu'elle était là, et il s'aperçut, alors qu'il risquait de la blesser avec son arme, qu'il tenait à elle au-delà de tout ce qu'il eût pu imaginer. Une Undead ? Qu'il ne connaissait que depuis quelques jours ? Décidément, son exil volontaire l'avait rendu bien faible et fragile, pour qu'il se laissât émouvoir aussi aisément !

La hache rejoignit lentement le sol. Kromack s'adressa froidement à Olorin :

Elfe dormir. Comme prévu. Partir demain aux matines. Jamais revenir.

Il regarda Seytahn, le visage défait. L'Undead fut bouleversée par l'intensité de la douleur qui le ravageait. Il raccrocha lentement la hache au mur, puis quitta la pièce sans se retourner, rejoignant sa chambre en silence, voûté, las, sans souhaiter la bonne nuit à quiconque.

Les chandelles de sa chambre brûlèrent toute la nuit, de même que celles d'Olorin. Seytahn elle-même passa une nuit blanche, tendue comme un arc, craignant qu'à tout moment le drame ne se déclenchât. Pratique, elle mit cette insomnie à profit pour mettre en forme une partie de son article.

Au matin, l'Elfe repartit, la mine défaite, l'air nettement plus fatigué que la veille...



Kromack


 
 
personnes ont vu ce numéro,
6736 personnes le consultent actuellement.

 
valid xhtml valid css Contrat Creative Commons rss
apache php get firefox