Le choix de la nouvelle carte du Lorndor

Dans le secret des Dieux du Lorndor…

"Ca ne peut plus durer !"
tempêta Parnmourn, dieu des Taurens, qui ruminait depuis un bon moment autour de la table commune. Et il tapa rageusement du poing sur l’étable, qui faillit rompre dans un craquement sinistre.
"Pour une fois, je suis entièrement d’accord avec cette créature !"
répliqua Calaelen, dieu des Elfes. Et il tapa lui aussi d’un poing rageur, mais sans parvenir à démolir la table déjà vacillante, ne réussissant au contraire qu’à se faire mal.
Les six autres, redressant la table tout en maugréant sur l’emportement de certains, étaient tout à fait en accord avec ce mécontentement ambiant et n’attendaient, semble-t-il, que l’occasion de pouvoir enfin s’exprimer sur le sujet.

A ce point du récit, vous vous demandez peut-être qui sont ces étranges personnages et quelle est la raison de leur dispute imminente… Il ne s’agit ni plus ni moins que des huit dieux du Lorndor ! Et, en sus des deux déjà cités, se trouvaient ainsi attablés : d’un côté Frowyn dieu des Humains, Balgrim dieu des Nains et Bactic dieu des Gnomes, et de l’autre Helmör dieu des Trolls, Malgr dieu des Morts Vivants et Gradish dieu des Grunts, qui d’ailleurs prit à son tour la parole :

"Nous avons voulu la guerre entre nos créatures, moi le premier, mais pas ainsi, dans le chaos le plus total et sans considération de son ennemi ! Si ce n’est la fierté que l’un des miens soit le champion de ces terres, mes petits me font presque honte ! Et je ne parle pas des vôtres…"
Bactic se leva (sur sa chaise, pour être vu des autres) :
"Certes, mais si l’autre adorateur de la mort ne les avait pas réunies sur un même territoire, mes chers gnomes seraient encore en In’mil, la Contrée de l’Alliance Eternelle, pour prouver la supériorité de l’intelligence sur la force brute !"
"Et mes trolls seraient maîtres de Karrog Nur, le Pays de la Horde Sauvage !"
répondit Helmör, toujours prêt à clouer le bec à son homologue.
Balgrim, ayant pris quelques secondes de retard le temps de finir sa bière d’avant repas, sauta sur la table et y planta sa hache tout en s’écriant :
"Tu sais ce qu’elle te dit, la force brut…"
*grand bruit d’effondrement : la table venait de rendre l’âme…*

Le temps que la poussière se dissipe, Frowyn aida le dieu des Nains à se relever (non sans farfouiller dans ses poches, espérant y trouver un morceau de ce précieux minerai pour tenter d’en percer le secret) et déclara d’un air supérieur qu’il apprenait à copier sur Calaelen :

"Voilà à quoi cela nous mène ces disputes inutiles : plus de table alors qu’on allait s’apprêter à dîner…"
Nullement gêné par la poussière, et semblant même la humer d’un air satisfait, Malgr consentit enfin à dire quelques mots :
"Je vous rappelle, messieurs, vous qui m’accusez sans cesse de tous les maux, que les guerres existaient déjà à cette époque où la Horde et l’Alliance étaient encore séparées… Pour preuve vos paroles concernant la domination de vos créatures sur leurs soit-disant alliés… Et si vous êtes las de les voir s’entretuer sans aucun respect de leurs différences, je vous renouvelle ma proposition : ôtez-leur ce stupide don d’immortalité et laissez-les goûter à une mort paisible…"
"Pour rejoindre tes propres créatures, ça jamais ! On en a déjà parlé !"
vociféra Gradish tout en affûtant sa nouvelle hallebarde à quadruple tranchants qu’il jugeait encore trop tendre… et que les autres regardaient d’un air inquiet…

Calaelen profita du calme qui suivit pour se mettre enfin en avant :

"Hum, hum… Oui, vouloir revenir sur le passé n’est qu’un aveu d’incompétence… Moi, je viens personnellement d’imaginer, le temps de vos chamailleries, une solution simple, rapide et efficace à tous vos problèmes. Et j’ai d’ailleurs une carte fort belle et fort détaillée, qui m’a pris des heures de travail, à vous imp… proposer…"
Mais alors qu’il sortait une carte d’une de ses manches, il s’aperçut qu’il n’y avait nul support pour la déplier et jeta un regard méprisant (enfin, un regard habituel) à Balgrim, qui entamait déjà sa traditionnelle "bière d’après destruction de matériel", l’une de ses préférées du matin…
Malgr consentit, malgré sa grande lassitude, à faire "renaître" la table à sa manière : en un claquement de phalanges, la voici déjà redressée telle qu’avant ! Et bien que quelque peu différente de par sa structure osseuse et son bois rongé par les vers, elle était parfaitement solide.

Ainsi, Calaelen put déployer sa carte à la vue de tous. Il s’agissait d’un plan du Lorndor comprenant deux zones :

"Alors ici vous reconnaissez notre belle rivière… A sa droite, le territoire elfe… A sa gauche, vos terres à vous… Qui êtes moins nombreux…"
Ce qui l’arrêta dans ses explications, ce ne fut pas tellement les regards réprobateurs, auxquels il était habitué, mais plutôt l’ombre de deux cornes qui venait d’apparaître sur sa carte et qui semblait grandir dans son dos… Ainsi qu’un souffle puissant sur sa nuque… Et surtout, en fixant la table d’un air pensif, le réveil soudain d’une douleur à la main… Sa grande sagesse et sa rapidité légendaire lui firent replier tout de suite son plan et se placer à l’autre bout de la pièce, paré d’un grand sourire signifiant qu’il était prêt à écouter les propositions de ses camarades.

Ceux-ci, d’ailleurs, étaient tous en train de sortir de leurs poches de grands papiers, d’un air embarrassé… Ainsi les dieux avaient-ils tous songé à reconstruire Lorndor ! Et ils avaient même déjà établi des plans précis pour celà, chacun de son côté… D’un accord tacite et immédiat passant par de simples échanges de regards, attitude purement réservée à des telles divinités, ils étalèrent tous leurs plans sur la table, dans un craquement d’os jubilatoire : enfin, ils allaient pouvoir discuter du nouveau Lorndor ! Comme quoi, pour régler les problèmes de famille, inutile de perdre son temps et son énergie à se disputer en vain : il suffit de s’asseoir autour d’une table. Et ça, les dieux l’avaient compris depuis bien longtemps ! Du moins, c’est ce qu’ils daignaient enseigner à leurs créatures…

Tous parcoururent d’abord l’ensemble des plans, poussant des gémissements réprobateurs quand il ne s’agissait pas du leur, et un premier tri fut vite effectué. Il est étonnant de noter que tous avaient utilisé les mêmes couleurs pour représenter les différents éléments : un trait de famille ? A savoir du vert pour symboliser les royaumes, du rouge pour le territoire des clans et du bleu pour la zone dite "neutre". Voici ce qui s’offrait aux yeux divins en cet instant :

Frowyn le premier désigna une carte et déclara :

"Celle de gauche me paraît intéressante pour séparer l’Alliance et la Horde, comme cela aurait toujours dû l’être…"

"Mais malheureusement cela ne laisse aucune place aux clans qui souhaitent mélanger nos races, et ils sont nombreux !"
répondit Parnmourn.
Helmör intervint en pointant la deuxième carte :
"Et ainsi ? Avec les clans au milieu du monde ? Tous nos royaumes seraient à égalité et…"
Il ne put terminer car Bactic sauta sur l’occasion pour le contredire, en lui coupant la parole :
"Une telle zone des clans est trop petite, et j’en sais quelque chose !"
"Oui, mes elfes ont besoin de vastes territoires, ajouta Calaelen, et la troisième carte nous convient tout à fait : des combats en son centre, des terres pour les clans autour des royaumes… Car je vous rappelle que certains sont la cible de trop nombreuses attaques…"
Malgr, se sentant tout à coup concerné, souffla :
"Il est vrai que l’on s’en prend toujours aux mêmes… Mais la mort ne m’effraie pas. Par contre, ces clans qui pourront s’installer aux portes de leur royaume, cela me paraît un peu trop facile pour nos créatures…"

Gragdish planta alors son fameux couteau "égorge-nain-d'une-seule-main" sur la quatrième carte et maugréa :
"S’il ne s’agit que de satisfaire vos pauvres elfes et morts-vivants qui se plaignent que leurs royaumes soient trop proches des forteresses ennemies, autant tous nous placer en ligne, loin de la zone des clans. A distance égale, chances égales ! Ensuite, les armes parleront…"

Balgrim, qui avait plus que tout autre ce souci de se rafraîchir la gorge avant de s’exprimer, fut coupé en plein milieu de cet irrésistible besoin par la vue du couteau et réagit violemment (mais sobrement) :
"C’est bien joli tout ça, mais cette dernière carte ne change rien à notre problème : tout le monde va aller construire au même endroit ! Et puis si les morts vivants et les elfes sont si souvent attaqués, c’est sûrement qu’ils le méritent !"

S’ensuivit un brouhaha gigantesque, parsemé de quelques coups et de mots inconnus jusqu’ici, qui fit connaître au Lorndor un temps de difficultés et de mystères, empêchant la plupart des créatures de pouvoir interagir entre elles et même de se mouvoir librement ! Cet épisode fut ensuite effacé de la mémoire collective car il ne plaît guère aux dieux de se montrer sous un jour grossier et colérique…

Suite à cet incident, les esprits se calmèrent et de nouvelles propositions furent étudiées :

Mais, bien que ces cartes réglassent en partie les problèmes auxquels les dieux étaient confrontés, aucune ne put être acceptée à l’unanimité car son créateur trouvait toujours un détracteur face à lui, qui refusait catégoriquement d’accepter l’idée d’un autre. La situation était bloquée, dans les cieux comme en Lordnor…

C’est alors qu’entra CerDA, suivie de ses valets et annonçant l’heure du repas. CerDA qui n’était pas, comme on l’a longtemps cru, le premier des Dieux, mais leur mère et gouvernante à tous. Elle seule connaissait l’origine du monde ! Malheureusement elle était devenue amnésique suite à une explosion et une chute survenue alors qu’elle tentait de séparer ses enfants, qui se chamaillaient pour une fiole mystérieuse marquée "Etincelle de création d’un monde". En voyant la nouvelle table en os et l’état de la pièce, elle s’exclama :

"Mes enfants, qu’avez-vous donc fait ? Je suppose que c’est votre Lorndor qui vous travaille encore et que vous êtes incapables de vous mettre d’accord sur vos desseins… ni sur vos dessins… Hum, laissez-moi jeter un œil…"

Comprenant instantanément la raison profonde de la dispute, à savoir le fait qu’aucun d’entre les dieux ne pourrait accepter une idée émanant d’un autre que lui-même, elle s’empara d’une carte que tous avaient retenue dès le début des débats, mais sans avoir encore eu l’occasion d’en parler. Et avant que l’un d’eux ait le temps d’en affirmer la paternité, elle s’écria :

"Celle-ci est ma préférée ! Et sera votre nouveau monde comme vous-mêmes l’avez dessiné !"
Et, balayant toutes les autres d’un gracieux battement de cils, elle la posa triomphalement au milieu de la table pour que tous puissent la contempler :

Il est à noter que, chez les dieux comme en ce bas monde, ce sont les femmes qui détiennent le vrai pouvoir, laissant aux hommes l’illusion de leur toute puissance. Et en effet, les dieux ne se souvenant plus lequel d’entre eux avait dessiné ce plan, mais constatant qu’il était de leur propre fait, acceptèrent tout de suite la proposition ! D’autant que leur ventre criait divine famine. Et pour symboliser leur accord, ils plantèrent tous leur poignard sur la carte, se répartissant ainsi les royaumes, mais détériorant du même coup ce qui devait leur servir de modèle : avant même le début des travaux, du retard était déjà pris…



Sandoval


 
 
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